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Ma balade dans les Adirondacks

Au nord-est de New York, se trouve la plus grande réserve naturelle des États-Unis, les Adirondacks. Pour ses 130 000 résidents, la sauvegarde environnementale, économique et sociale fait partie d’un même projet. Et l’élection de Donald Trump n’y changera rien. Sarah Roubato nous emmène dans ce lieu unique.

Le 24/03/2025 par Sarah Roubato
Adirondacks balanced rock trail
Face à l'immensité des Adirondacks, une contemplation empreinte de respect pour la nature sauvage. Ici, vue depuis le sommet du sentier "balanced rock trail". Crédit : Michael Marquand / stock.adobe.com.
Face à l'immensité des Adirondacks, une contemplation empreinte de respect pour la nature sauvage. Ici, vue depuis le sommet du sentier "balanced rock trail". Crédit : Michael Marquand / stock.adobe.com.

Lundi 14 octobre 2024, 7 h 15 du matin, Rob est en retard, mais c’est pour la bonne cause. Déjà le petit vent du matin annonce l’approche de l’hiver, et l’herbe scintille d’une fine couche de verglas. Chapka rapportée de Mongolie bien vissée sur la tête, tronçonneuse sur l’épaule, Rob porte à bout de bras un énorme rondin d’au moins soixante centimètres de diamètre. Tout sourire et en sueur, il s’installe à la table posée devant la seule épicerie du village. Devant nous s’étend la chaîne des Grands Pics, dans les Adirondacks, au nord-est de New York. L’épicerie est prise d’assaut pour le café du matin que la plupart finiront dans leur voiture.

Les Canadiens ont traversé la frontière, à deux heures de route, pour s’offrir un Thanksgiving (1) dans la montagne, tandis que de nombreux New-Yorkais ont fait les six heures de route car pour eux, c’est le jour de Christophe Colomb rebaptisé le Jour des peuples indigènes aux USA (2). Tous s’émerveillent des couleurs de feu des érables qui sont à leur apogée. Dans quelques semaines, il ne restera plus que le doré des bouleaux dans le vert sombre des épicéas et des sapins.

Rob me montre la cause de son retard : un vieil érable de 150 ans que des vents exceptionnels ont fait tomber, la veille, sur un chemin de randonnée passant sur une propriété privée. “La propriétaire est une veuve âgée, elle n’avait personne pour dégager l’arbre, alors on m’a appelé. Du coup, je m’en suis coupé un bout et je vais en faire une table pour la chambre de ma fille.”

Les Adirondacks, un sanctuaire en renaissance

Comme beaucoup d’habitants du coin, Rob a construit sa maison avec des chutes d’arbres tombés lors d’intempéries ou des restes de coupes autorisées. Comptant parmi les plus anciens rangers du parc, Rob est aussi l’un des plus fins connaisseurs de la région, dont il parle avec fierté. Les Adirondacks constituent la plus grande réserve naturelle des États-Unis et la plus grande forêt tempérée intacte du monde. Mais ici, pas de droit d’entrée à acquitter. Nous ne sommes pas dans un parc national comme Yellowstone, Yosemite, Grand Canyon, Glacier ou Great Smokies, qui, tous réunis, n’atteignent pas cette immense superficie (24 700 km²) qui abrite plus de 3 000 lacs.

“Les Adirondacks sont un laboratoire où l’on étudie les possibilités de protection de la forêt. Nous avons subi les coupes massives, les pertes d’espèces, la pollution de nos eaux et de l’air. Mais aujourd’hui, on voit les espèces revenir et les forêts repousser. L’élan, les castors, les huards sont de retour. Le loup et l’ours aussi, mais plus timidement. Viens, je vais te montrer.”

Adirondacks
Sublimes reflets au coucher du soleil dans un endroit calme près du lac Tupper dans les Adirondacks. Crédit : Danita Delimont / stock.adobe.com.

Une cohabitation entre terres privées et nature sauvage

11 h du matin. Rob gare son vieux pick-up devant une boîte aux lettres au drapeau rouge relevé. Derrière, sur le gazon impeccablement tondu, le propriétaire retire sa pancarte “Vote For Trump” et continue à rentrer son bois pour l’hiver. Avec un grand sourire, il nous fait un signe de la main. Ici, loin de l’arène politique, les clivages s’effacent derrière le souci commun des habitants de protéger leurs terres. Et les républicains comme les démocrates fréquentent la même petite église blanche au centre du village.

L’entrelacement des terres privées et des terres publiques fait la particularité des Adirondacks : seul un tiers des terres appartient à l’État de New York, le reste est constitué de terres privées. Les 130 000 résidents à l’année se regroupent dans de petites villes et villages entourés de forêts. Car dans les parages, point de grandes villes. En cohabitant sur plus de deux millions d’hectares avec la vie sauvage, les habitants sont d’autant plus intégrés et concernés par la santé du vivant.

Les Adirondacks, la plus grande réserve naturelle des États-Unis et la plus grande forêt tempérée intacte du monde.

Entre nature et législation, un combat pour préserver les Adirondacks

15 h. Au loin, les montagnes commencent déjà à bleuir. Corbeaux et vautours démarrent leurs rondes au-dessus des bus jaunes qui ramènent les enfants de l’école. On ralentit aussi pour les chevreuils qui n’attendent même plus la nuit pour s’aventurer dans les jardins. Il y en a trop, tout le monde le sait, mais les loups ne sont pas encore tout à fait revenus. La route débouche sur une grande prairie.

Un large carré bien tondu accueillera demain le marché hebdomadaire de producteurs locaux. Au bord de la route – allez savoir pourquoi –, un grillage protège le jardin communautaire. Rob va ramasser les dernières tomates cerises. Cette année, avec la chaleur exceptionnelle, il en a profité longtemps alors que commençait déjà la saison des traditionnelles tartes aux pommes. Il a même remporté le concours. Les poches chargées de persil, il grimpe les trois marches d’une ancienne maison à la peinture écaillée qui s’élève au milieu du pré. “Voici un de mes frères d’armes”, s’exclame-t-il en poussant la porte.

Dans la pièce en bois brut traversée par la lumière du soleil couchant, une casquette à l’effigie des Adirondacks est penchée sur une pile de dossiers. Josh relève la tête. Ces derniers jours, il passe le plus clair de son temps plongé dans les rapports scientifiques et les textes de loi plutôt que dans la forêt. En costume cravate mais toujours avec sa légendaire casquette, il a participé à la plupart des combats législatifs pour protéger ses chères montagnes. En ce moment, il travaille à établir un allègement des taxes pour les propriétaires qui permettent à la vie sauvage de s’épanouir.

Science et législation : un combat pour protéger les Adirondacks

Le téléphone sonne. Josh répond et se tourne vers le calendrier accroché derrière le bureau avec la photo d’un huard, oiseau emblématique de l’Amérique du Nord : “Oui… He bien, on passera par un autre chemin pour les convaincre ! Ce ne sera pas la première fois, et puis maintenant on a les données les plus solides du monde.” En effet, c’est au cœur des Adirondacks qu’a été conduite la plus longue étude au monde pour documenter les impacts de la pollution des pluies acides, à la fois sur la qualité de l’air, sur celle de l’eau et sur le comportement des animaux. “La contamination de l’eau avait entraîné des tumeurs du cerveau chez les huards adultes, ils oubliaient de prendre soin de leurs petits et les laissaient mourir. On trouvait des corps de bébés partout sur les berges, morts de faim ou de froid”, se souvient Josh.

Lancée dans les années 1980 sur plus de 2 500 étendues d’eau, cette étude a servi d’argument dans de nombreux procès sous les administrations Bush et Trump, conduits à la fois par le Conseil des Adirondacks et par l’État de New York contre des entreprises privées polluantes.

La loi du “bon voisin”

Très impacté par la pollution que soufflent les vents venus de l’Ohio, où des centrales électriques de charbon sont très actives et parmi les plus polluantes du pays, l’État de New York bénéficie de la “Loi du bon voisin” établie sous l’administration Obama, qui oblige les États polluants à respecter certaines normes et soutient ceux victimes de la pollution de leurs voisins. Sous l’administration Trump, la Cour suprême a souvent permis aux entreprises de continuer à polluer sans conséquences. C’est là que le Conseil des Adirondacks est intervenu.

“Les entreprises polluantes trouveront toujours un moyen d’outrepasser les lois, que ce soit pour polluer ou obtenir des permis de coupes à blanc sans en informer le public. C’est un combat continu, que nos enfants poursuivront.

17 h, ce sont les dernières minutes de soleil. Rob accélère. Direction Tupper Lake, petit village désaffecté à l’ouest des Adirondacks. Il espère pouvoir arriver au Wild Center pour la clôture de la première journée. Demain, il y sera avant tout le monde pour accueillir les intervenants.

Le Wild Center, incubateur de la jeunesse climatique

Wild Center
Vue aérienne du Wild Center. Crédit : wildcenter.org.

Bientôt 8 h du matin. Le grand hall est plein à craquer. Devant les baies vitrées qui donnent sur l’étang, des adolescents font les cent pas avec leurs notes, d’autres discutent comme avant un concert. Le Wild Center, c’est à la fois un centre d’histoire naturelle, un aquarium, un parc d’activités et le cœur vibrant où s’élaborent les projets de la jeunesse des Adirondacks. Ce lieu est né de la vision de sa fondatrice, Betsy Lowe : un jour de tempête de glace, elle s’est retrouvée bloquée avec un groupe d’amis dans sa cabane. Là, elle a imaginé un lieu dont la mission serait de raconter l’histoire du monde naturel local, mais surtout d’aider les gens à modifier leur relation à ce monde dans leur quotidien. Cette année, le Wild Center a été élu meilleur musée scientifique des États-Unis.

Cette petite femme rousse aux longues boucles d’oreilles n’en revient pas : c’est la quinzième année que ce sommet a lieu. Elle se souvient comme si c’était hier de la conférence sur le climat organisée en 2008. Rien de bien extraordinaire, sauf que le lendemain, un lycéen, Peter, lui a écrit un mail : “C’était super cette conférence, mais y’a que des vieux !” Ce fut l’étincelle. Il fallait créer un événement non plus pour les étudiants mais par les étudiants et avec les étudiants. L’année suivante, le premier Sommet de la jeunesse pour le climat, co-organisé par des étudiants et lycéens, était né. Pionnier, ce sommet a directement inspiré une centaine d’initiatives dans le pays, ainsi que les Sommets de la jeunesse pour le climat du monde entier.

“L’enjeu est global, mais les solutions sont locales”

Cette année, les visages sont plus tendus que d’habitude. Dans le hall, on en parle presque à mi-voix, encore sous le choc : “T’as vu ? Moi, je m’en doutais… Non ! Pas à ce point !” La veille, Donald Trump a été réélu. Quelles conséquences pour le climat ? Pour la biodiversité   Pour leur avenir ? Kira, 17 ans, est là pour sa deuxième année. “Moi, ça me donne encore plus envie de me bouger pour faire des choses. L’enjeu est global, mais les solutions sont locales. Les projets qu’on élabore ici sont vraiment pour nos communautés. On agit là où on se trouve et ce n’est pas ici que Trump va nous empêcher d’agir.” Tom intervient : “Oui mais tout est lié : si ton comté bloque les subventions ou décide d’autoriser des entreprises à contourner des lois, ton projet n’aura pas d’impact, pas de moyens, pas de relais.”

Aden : “Ouais ! Mais si ton projet est de laisser des zones non fauchées ou de distribuer des bacs de compost aux habitants, franchement ils ont autre chose à faire que de t’en empêcher… Sauf s’ils croient que dans le compost, on met des chiens et des chats.” Rires, une référence à la rumeur que Trump avait relayée sur les migrants mangeant les chiens et chats des Américains.

Une jeunesse engagée pour un avenir durable

Avec deux amis, Whissler a élaboré tout un système de compost pour leur lycée ; Swanson a rejoint le comité de sa ville pour éliminer les sacs plastiques dans les commerces ; Meadow a créé une serre et un jardin communautaire dans son village. Plusieurs lycéens ont ainsi obtenu pour leur ville le statut national de “Communauté intelligente pour le climat”. Pour Andrew, ce sommet a été une révélation. Il a vu naître sa passion pour le climat. Avec leur équipe, il a participé à la COP26. Devenu climatologue, il est l’un des plus jeunes invités de la Maison-Blanche pour une réunion sur la crise climatique.

Qu’ils votent démocrate ou républicain, les habitants des Adirondacks travaillent ensemble à la protection de leur région. Même si la nature de leurs engagements n’est pas la même pour tous, il y a un consensus pour œuvrer dans le même sens – certes pas toujours sans tensions. Chaque jour, ils étudient : ici un plan pour améliorer la vie dans un village, là le schéma d’une piscine géante où est récolté le sirop d’érable, et ailleurs une pile de textes de loi qu’il faut décortiquer ou un bout de bois de cent cinquante ans qui demande à être examiné. Ils ont réappris à vivre avec une nature protégée et ont compris que s’en servir intelligemment, c’était la servir.

Une forêt protégée par la Constitution
L’Adirondack doit l’âge vénérable de ses arbres (jusqu’à 250 ans) à une loi inscrite dans la constitution de l’État de New York. En 1851, un industriel prospère, Benjamin Brandreth, achète 97 km² et crée la première réserve privée du futur parc, inspirant d’autres petits propriétaires qui vont faire de même. Après la guerre civile (guerre de Sécession de 1861 à 1865, ndlr), les coupes forestières s’intensifient, inquiétant habitants et visiteurs. Mais également la Chambre de commerce de New York qui craint que l’assèchement des sources nourrissant le trafic maritime des Grands Lacs ne le détourne vers le Mississippi et la Nouvelle-Orléans.

“Toute la politique de protection des Adirondacks est partie de cette combinaison d’un intérêt économique et d’un intérêt écologique, d’une volonté publique et d’une volonté des particuliers”, résume fièrement Rob. En 1894, une clause est inscrite à la Constitution, stipulant que “les terres de l’État, actuellement détenues ou acquises par la suite (…) seront à jamais conservées en tant que terres forestières sauvages. Elles ne peuvent être louées, vendues ou échangées, ni être prises par une société, publique ou privée, et le bois qui s’y trouve ne peut être vendu, enlevé ou détruit”.

Pour le gouverneur de New York, Mario Cuomo, cette clause “défend un droit tout aussi précieux que tous les autres énumérés dans les pactes de notre démocratie : […] le droit à l’intégrité écologique du paysage commun. New York est le seul État du pays où ce droit est garanti par la Constitution.” Cette loi a permis aux Adirondacks de devenir la plus grande zone de réensauvagement du monde. Mais son respect est un combat de tous les jours, et le financement de la protection des Adirondacks n’est possible que grâce à l’extraordinaire richesse de l’État de New York, c’est-à-dire grâce à Wall Street… La forêt est donc protégée par la richesse engendrée par les entreprises les plus polluantes du monde.

(1) Le Thanksgiving est fêté le 14 octobre au Canada, mais le quatrième jeudi de novembre aux États-Unis.

(2) Le Jour des peuples indigènes aux États-Unis, fêté le deuxième lundi d’octobre.

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